Le constat est sans appel: des centaines de trous dans les feuilles de vos radis, de votre colza ou de votre chou, et pourtant, quand vous approchez, plus rien ne bouge. Aucune chenille, aucun puceron. Juste ces petits cratères translucides qui crénelent le limbe. Ce sont les altises, des coléoptères sauteurs qui disparaissent au moindre mouvement. Vous ne les verrez probablement jamais sur place, mais leurs perforations sont la signature la plus identifiable au potager et en plein champ.

Plutôt que de vouloir toutes les éliminer, ce qui reste illusoire, vous avez intérêt à comprendre leur cycle et à taper là où ça fait mal. Parce que le vrai problème n’est pas l’adulte que vous ne photographiez pas, mais la larve qui creuse dans le sol, à un centimètre de vos semis.

L’altise, ce coléoptère sauteur qui disparaît avant le flash

Les altises ne sont pas une espèce unique, mais une sous-famille entière, les Alticinae (ou Alticini selon les classifications récentes). On en dénombre plus de 8 000 espèces à l’échelle mondiale, ce qui rend le terme assez générique. La plupart mesurent entre 1,5 et 5 millimètres, souvent de couleur sombre à reflets métalliques, avec des fémurs postérieurs hypertrophiés qui leur permettent de sauter à une trentaine de centimètres. C’est ce qui explique pourquoi elles disparaissent instantanément quand vous approchez la main.

Elles pondent au pied des plantes hôtes, et leurs larves se développent dans le sol, souvent en se nourrissant de radicelles ou en creusant des galeries dans le pivot racinaire. Sauteuses, discrètes, elles passent inaperçues jusqu’à ce que les feuilles ressemblent à du gruyère. Et à ce stade, une bonne partie du cycle a déjà eu lieu.

Altica, Psylliodes, Longitarsus: les trois genres qui font le plus de dégâts dans les parcelles

Toutes les altises ne se valent pas. Certaines sont très spécialisées sur une culture ou une famille botanique. Les trois genres qui reviennent le plus souvent dans les signalements de dégâts en France sont Altica, Psylliodes et Longitarsus. Les deux autres grands genres tropicaux, Blepharida et Alagoasa, ne sont quasiment jamais un problème sous nos latitudes, mais ils circulent beaucoup dans la littérature entomologique parce qu’ils sont spectaculaires.

Le genre Altica, grand gabarit et appétit large

Les Altica sont souvent un peu plus grosses que les autres altises, jusqu’à 5 mm, avec des reflets bleu-vert ou noir. On les connaît surtout pour leurs attaques sur betterave, lin, vigne, mais aussi sur certaines crucifères. Contrairement à d’autres, l’adulte et la larve s’alimentent tous les deux sur les parties aériennes, ce qui fait qu’on les repère plus vite. Leur cycle est souvent calé sur le printemps: les adultes ayant hiverné réattaquent les cultures à la reprise.

Le genre Psylliodes, le spécialiste de la pomme de terre et du colza

Psylliodes chrysocephala est un fléau du colza, parce que les adultes mordent les cotylédons et les jeunes feuilles, et que les larves creusent dans les pétioles et les tiges. On la distingue à sa couleur brun foncé presque noire et à sa taille légèrement plus grande que la moyenne (3-4 mm). Une autre espèce, Psylliodes affinis, s’en prend aux pommes de terre et peut affaiblir les plants en début de cycle.

Le genre Longitarsus, petit format mais gros dégâts en humide

Les Longitarsus forment un genre très vaste, avec des espèces souvent inféodées aux sols frais et aux zones humides. Elles mesurent rarement plus de 2,5 mm et s’attaquent aux racines des crucifères, des astéracées, voire des légumineuses. Les larves de Longitarsus sont responsables de la plupart des dégâts racinaires qu’on attribue à tort aux seuls adultes.

Des feuilles criblées aux racines rongées: les dégâts à chaque stade

Dans la plupart des cultures, les perforations foliaires sont la première chose que l’on voit. Sur des navets, des radis, des choux, les semis récents peuvent être entièrement criblés en quelques jours. Les trous sont circulaires, souvent de 1 à 3 mm de diamètre, parfois coalescents, donnant l’aspect du « coup de chevrotine » caractéristique.

Mais l’image est trompeuse. Ces feuilles trouées sont le symptôme visible, pas la cause réelle des pertes de rendement. Le vrai problème, ce sont les larves. Quand elles éclosent au pied des plants, elles migrent vers le système racinaire. Les dégâts souterrains prennent plusieurs formes: nécrose des radicelles, galeries dans le pivot, destruction des jeunes poils absorbants. La plante affaiblie jaunit, ralentit sa croissance, et se ratatine sans raison apparente pour qui regarde seulement les parties aériennes. Ce sont souvent ces dégâts racinaires qui expliquent des pertes sévères sans qu’on ait relevé une infestation massive de coléoptères.

Sur betterave, les larves d’Altica creusent des sillons dans la racine pivotante, déclassant la récolte. Sur colza, la larve de Psylliodes peut détruire le bourgeon terminal, condamnant le plant. Cette double peine, dégâts foliaires précoces, dégâts racinaires silencieux, fait des altises un adversaire plus sournois que la moyenne des insectes ravageurs.

Le cycle qui dicte la stratégie: œufs, larves, adultes

L’essentiel de la lutte se joue avant l’émergence des adultes, et donc avant les premières perforations. Les altises adultes hivernent dans les débris végétaux, sous les feuilles mortes ou dans les premiers centimètres du sol. Dès que la température remonte au printemps, souvent à partir de 10-12 °C, elles deviennent actives et commencent à s’alimenter. L’accouplement a lieu rapidement, puis les femelles pondent dans le sol, à la base des plantes.

Quelques jours à deux semaines plus tard, les larves éclosent et entament leur phase souterraine. C’est là que vous pouvez perdre un semis sans le voir. La nymphose se fait dans le sol, et une nouvelle génération d’adultes émerge deux à quatre semaines après, selon les températures et l’humidité. En conditions favorables, on peut observer deux ou trois générations par an, ce qui explique pourquoi les dégâts s’étalent souvent du début du printemps jusqu’à l’automne.

Les données de terrain convergent sur un point: les années sèches et les sols légers favorisent la pullulation. L’irrégularité des précipitations et l’absence de gelées hivernales marquées allongent la période d’activité. Un hiver doux signifie une population de sortie d’hivernation plus nombreuse, et un printemps sec accélère le cycle.

Prévention: semis, paillage et plantes compagnes

La prévention ne supprime pas les altises, elle réduit la vitesse d’installation dans la parcelle. Et c’est souvent suffisant pour passer sous le seuil de dommage économique.

La première règle, c’est de ne pas leur offrir un couvert continu. La rotation des cultures avec des familles non hôtes (liliacées, fabacées) casse le cycle. Un faux semis préparé trois à quatre semaines avant la date de semis réelle permet de détruire mécaniquement les levées spontanées qui attirent les premiers adultes sortis d’hivernation.

Le paillage occulte le sol et gêne la ponte. Un mulch végétal ou une bâche tissée posée dès le semis réduit significativement le nombre de larves viables. En plein champ, on peut aussi utiliser des filets anti-insectes à maille fine (< 1 mm) sur les cultures sensibles pendant les quatre à six premières semaines.

Les plantes répulsives ou pièges sont une piste documentée, mais leur efficacité varie fortement selon les sols et l’espèce d’altise en présence. La tanaisie, l’absinthe ou le trèfle incarnat semés en bordure peuvent détourner une partie des adultes. Le radis chinois ou la moutarde blanche, en culture intercalaire, servent parfois de plante sacrificielle, à condition de les détruire avant que les larves ne migrent vers la culture principale.

Enfin, la gestion des résidus de récolte en fin de saison réduit les sites d’hivernation. Un broyeur de végétaux dimensionné pour passer les cannes de colza ou les fanes de betteraves facilite cette destruction mécanique et limite les refuges. Un bon déchaumage, suivi d’un labour soigné, perturbe le cycle des larves; l’entretien régulier de votre tracteur garantit que les outils travaillent à la profondeur voulue.

Lutter sans chimie de synthèse: ce qui marche vraiment

Quand les adultes sont déjà sur les feuilles, le courage et la persévérance ne suffisent pas. Mais plusieurs méthodes biologiques ont fait leurs preuves, à condition d’être appliquées au bon moment.

Les nématodes entomopathogènes (Steinernema feltiae, Heterorhabditis bacteriophora) sont le bras armé de la lutte biologique. Appliqués en arrosage au stade larvaire, ils pénètrent les larves et les éliminent en quelques jours. L’efficacité dépend de l’humidité du sol, un sol sec condamne les nématodes avant qu’ils n’atteignent leur cible. Il faut donc arroser avant et après l’application, et viser les périodes où le sol reste frais.

Les barrières physiques, comme les plaques engluées jaunes ou les pièges à phéromones, capturent des adultes mais ne suffisent pas à contrôler une population en phase de pullulation. En revanche, elles permettent de détecter les premiers vols et de déclencher les autres interventions.

Côté préparations naturelles, la kaolinite calcinée (argile blanche) pulvérisée en suspension crée une barrière minérale sur les feuilles et perturbe la prise alimentaire des adultes. C’est une technique reconnue en arboriculture et transposable aux cultures maraîchères. Les purins d’ortie ou de fougère, appliqués en préventif, renforcent la vigueur des plantes et ont un effet répulsif modéré, sans jamais garantir une protection complète.

Attention à ne pas confondre « naturel » et « sans conséquence ». Les préparations à base de pyrèthre, certes naturelles, détruisent à large spectre et emportent avec elles les auxiliaires qui contrôlent normalement les altises. Un carabe détruit par une application de pyrèthre ne se remplace pas la semaine suivante.

Enfin, multiplier les traitements pèse dans le bilan économique: chaque passage supplémentaire consomme du GNR, dont le prix au litre n’a rien d’anecdotique en 2026. Une stratégie fondée uniquement sur des rattrapages post-levée est rarement la plus rentable.

Questions fréquentes

Les altises piquent-elles l’homme?

Non. Elles ne possèdent pas d’appareil buccal capable de percer la peau humaine. Ce sont des phytophages strictes qui s’attaquent exclusivement aux tissus végétaux.

Quels sont les prédateurs naturels des altises?

Les principaux sont des coléoptères prédateurs du sol (carabes, staphylins) qui consomment les larves et les œufs. Certains oiseaux, comme les moineaux ou les bergeronnettes, capturent les adultes au printemps. Favoriser une couverture végétale permanente et éviter les insecticides larges spectre permet de préserver ces populations.

Quelle est la période d’activité la plus critique?

Les altises adultes sortent d’hivernation dès les premiers redoux de février-mars, et les pontes s’enchaînent rapidement. La période de sensibilité maximale pour les cultures se situe entre la levée et le stade 4-6 feuilles. C’est à ce moment que les dégâts foliaires et racinaires cumulés font le plus de dégâts.

Peut-on utiliser du savon noir contre les altises?

Le savon noir peut réduire la mobilité des adultes en contact direct, mais son effet est limité et très temporaire. Il n’a quasiment aucune action sur les larves souterraines. Il peut s’intégrer dans une stratégie combinée, pas comme seule intervention de rattrapage.

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